Trouver un poste d’absinthe en maternelle sans diplôme reconnu

La classe affronte la pénurie d’enseignants avec trois experts réunis autour de la table. Pas de solution miracle, mais une certitude : il faut sortir des sentiers battus, explorer d’autres profils, imaginer une école autrement.

« Une infirmière pour la maternelle, un sinologue dans la classe des plus petits, des parents qui accompagnent la transition ou se forment sur le tas. Il faut miser sur l’inventivité, car notre école cherche en permanence des enseignants. » Le directeur Jan Leenaerts de l’école Sancta Maria Leuven a ouvert ses radars au fil des années pour détecter les profils atypiques prêts à tenter l’aventure. « Je repère qui pourrait s’en sortir. Mais je ne peux pas faire la fine bouche, je tente ma chance avec chaque candidat qui se présente. »

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« Ceux qui débutent sans diplôme d’enseignant arrivent avec un regard neuf sur l’école. Évidemment, ils n’ont pas toutes les clés. Je commence par leur confier des tâches adaptées, très éloignées de ce que j’attends d’un enseignant chevronné. Ils sont fortement aiguillés, travaillent en binôme pour découvrir les bases de la gestion de classe. Cela demande énormément à mon équipe, c’est une charge lourde pour nous. Mais toujours mieux que de laisser une classe sans personne. »

Quelle est l’ampleur du manque d’enseignants ?

L’école Sancta Maria Leuven n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Le phénomène dépasse largement ses murs. Jetons un œil aux données : d’ici 2028, entre 5 000 et 7 000 enseignants supplémentaires seront nécessaires chaque année. La situation est déjà tendue aujourd’hui, notamment dans les provinces d’Anvers, du Brabant flamand et de Flandre orientale, où la recherche de nouveaux enseignants vire au casse-tête.

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Liesbeth Hens, du Ministère de l’Éducation et de la Formation, distingue deux grands types de pénuries. « D’un côté, il y a la pénurie structurelle : trop peu de jeunes formés qui passent de l’école à la salle de classe. De l’autre, la pénurie de remplacement : au fil de l’année, les départs non anticipés rendent la couverture des classes de plus en plus difficile. Le manque de remplaçants ne se traite pas comme le déficit structurel. Il faut à la fois attirer davantage de futurs enseignants et rendre le métier plus attirant. »

Le professeur Geert Kelchtermans, directeur du Centre pour le renouveau de l’éducation et du développement des enseignants (KU Leuven), ne cache pas son agacement. « Ce n’est pas un problème insoluble. Depuis trente ans, on tire la sonnette d’alarme sur la pénurie. Mais avec une planification rigoureuse, en suivant la démographie, on pourrait anticiper les besoins. Si tous les enseignants qualifiés restaient dans la profession, la situation serait bien différente. »

Entrées trop faibles, sorties trop nombreuses

Pourquoi la relève ne suit-elle pas ? Ann Martin, directrice de la formation à l’enseignement chez Odisee, s’appuie sur les chiffres : « Depuis 2010, on est passé de 23 000 à 19 700 étudiants dans les filières d’enseignement en Flandre. Même si l’effectif était stable, il manquerait encore des bras. Fait notable : le nombre d’hommes n’a pas baissé. »

Autre chiffre frappant : près d’un enseignant du secondaire sur deux quitte la profession dans les cinq premières années. Kelchtermans nuance : « Les pourcentages varient de 20 à 50 %, selon la définition du “départ”. On sait combien touchent un salaire, mais pas toujours pourquoi ils partent, ni s’ils changent de métier ou restent dans le secteur sous une autre forme, par exemple comme conseillers pédagogiques. »

« Plutôt que de se focaliser sur les statistiques, il faudrait comprendre ce qui pousse à quitter l’éducation, pourquoi certains décrochent en cours de formation, pourquoi d’autres se redécouvrent une vocation. Les réponses à ces questions éclaireraient mieux la réalité que des chiffres bruts. »

L’image du métier d’enseignant

La difficulté à recruter s’explique aussi par une image dégradée. Les enseignants restent bien perçus par la société, mais l’éducation souffre d’une réputation de rigidité, de burn-out et de manque de souplesse. Beaucoup, hors du milieu, l’imaginent comme un secteur figé.

Kelchtermans : « On attend trop des enseignants. La limite a été atteinte. L’incertitude de l’emploi chez les débutants est un vrai poison. Les tensions avec les parents, l’insécurité contractuelle, tout cela pèse lourd, même pour les plus aguerris. Si, en plus, ils craignent pour leur poste, la fuite s’accélère. J’estime que le statut de titulaire ne doit pas disparaître : le supprimer, c’est aggraver la pénurie. »

Pas de recette miracle

Liesbeth Hens énumère les mesures déjà engagées pour juguler le manque d’enseignants : « Plateforme d’embauche, revalorisation salariale, accompagnement des débuts, facilités pour les remplaçants, accélération de l’accès à la stabilité, 6 000 titularisations, campagnes pour attirer plus de candidats dans les filières d’enseignement… Et depuis l’étude TARRA sur la charge de travail, sept plans d’action pour l’alléger. »

Pour les solutions durables, le constat reste le même : « Il n’existe pas de raccourci. Il faut mobiliser tout l’écosystème éducatif : écoles, universités, syndicats, employeurs, enseignants eux-mêmes, formation continue… »

  1. Renforcer l’équipe avec des profils venus d’ailleurs ?

  2. Les jeunes de 18 ans se détournent de la formation, mais les reconversions peuvent-elles changer la donne ? Ann Martin précise : « À Odisee, un étudiant sur sept en formation initiale est déjà en reconversion, ou a testé une autre filière avant. Ce second choix est souvent très réfléchi et motivé. »

    « Les profils venus d’horizons divers sont une vraie richesse. C’est pourquoi les cursus investissent dans des formules souples : enseignement à distance, alternance, parcours adaptés pour concilier études, travail et famille. Odisee espère bientôt proposer des formations avec stages rémunérés et promesse d’embauche pour toute la région. »

  3. Plus de diversité dans le corps enseignant ?

  4. La diversité peine à s’imposer dans les salles des professeurs comme dans les bancs de la formation. Comment ouvrir le vivier et attirer davantage d’étudiants issus de l’immigration ?

    Ann Martin : « Trop d’étudiants décrochent pendant la formation, souvent des jeunes issus de la migration ou de milieux précaires, ou touchés par des troubles comme la dyslexie ou des handicaps sensoriels. Si on veut plus de diversité, il faut accompagner ces publics “à risque”. On propose plus de tutorat, des cursus adaptés : chez nous, un programme de quatre ans pour les étudiants du BSO qui visent la maternelle, avec davantage de soutien linguistique, d’expérience professionnelle, moins de crédits à valider. Leur taux de réussite grimpe nettement, mais cela exige beaucoup d’investissement des équipes, qui ne peuvent pas tout absorber. »

    Tina Herbots

    Geert Kelchtermans : « Un enseignant ne reste pas figé : il construit une carrière souple, avec des possibilités d’évolution horizontale. »

  5. Changer la façon de présenter le métier ?

  6. Le professeur n’est plus simplement celui qui transmet, debout devant le tableau. Pourtant, c’est encore cette vision qui domine chez les candidats potentiels. Faut-il revoir la façon dont on « vend » la profession ?

    Ann Martin : « Nous l’avons fait évoluer. Sur notre site, nous expliquons qu’un enseignant est un acteur-clé, capable de réseauter, d’apprendre en continu, de faire preuve de souplesse et de construire une relation forte avec ses élèves. Dans la formation, on mise sur le travail en groupe, la co-animation, la gestion créative des imprévus. »

    Geert Kelchtermans estime qu’un changement de vocabulaire s’impose. « Parlons de “devenir enseignant”, pas seulement d’enseigner. L’idée que l’on ne progresse jamais est fausse. La carrière d’un enseignant est évolutive, on peut changer de niveau, se spécialiser, endosser des rôles variés : mentor, coordinateur, référent de projet… Selon les moments de vie, on peut moduler son engagement, relever de nouveaux défis ou lever le pied. »

  7. Encourager les enseignants hybrides ?

  8. Aux Pays-Bas, la figure de l’« enseignant hybride » prend de l’ampleur : des professionnels qui enseignent en plus de leur métier principal. Est-ce une piste crédible ?

    Liesbeth Hens : « Il faut réfléchir à la façon de construire des parcours différents. Tous ne commencent pas à 18 ans pour finir à la retraite dans la même école, et ce n’est pas un problème. »

    « Nous pourrions miser sur ces profils hybrides. Aux Pays-Bas, 20 % des techniciens de haut niveau seraient prêts à consacrer quelques heures à l’enseignement. Ils pourraient assurer 4 à 8 heures de maths par semaine. Mais il reste à déterminer comment les rémunérer, qui finance, et quelle formation leur offrir. »

    L’objectif n’est pas de baisser le niveau. La chaise devant la classe doit être occupée, mais sans sacrifier la qualité. Ann Martin l’affirme : « La barre reste la même pour tous, y compris pour les enseignants hybrides. Le manque de professeurs ne doit pas se traduire par une baisse d’exigence. »

    « Les cursus peuvent accompagner ces nouveaux profils : apprentissage à distance, alternance, dispositifs pour reconvertis, modules spécifiques… Pourquoi ne pas proposer un “rafraîchissement” après quelques années, pour approfondir, élargir ou se spécialiser ? Être enseignant, c’est continuer à apprendre, pour soi aussi. Les équipes de formation pourraient aussi intervenir plus souvent directement sur le terrain, guider les enseignants dans leur évolution. Cela existe déjà via certains projets de recherche, mais il y a là un vrai potentiel. »

    Geert Kelchtermans : « Face à la pénurie, si je dois choisir, je préfère miser sur la qualité plutôt que sur la quantité. Mieux vaut des enseignants solides sur la durée que des recrutements précipités. »

  9. Augmenter le nombre d’enseignants avec Teach for Belgium ?

  10. Teach for Belgium cible les disciplines en tension : mathématiques, sciences, français, notamment dans les écoles urbaines accueillant un public défavorisé. Ils parviennent à attirer des ingénieurs pour un programme de deux ans : immersion directe dans une école, formation et accompagnement en parallèle. Après trois ans, 89 % poursuivent dans l’enseignement, 100 % restent dans le secteur éducatif. Cette initiative a-t-elle trouvé la clé ?

    Caroline de Cartier, directrice de Teach for Belgium : « Nous cherchons avant tout des personnes qui veulent agir sur la société. On met l’accent sur la diversité des missions, la responsabilité, le défi. Sur les forums de recrutement, on cible les jeunes pros là où ils ne s’attendaient pas à entendre parler d’enseignement. »

    L’organisation réussit aussi à attirer des candidats issus de l’immigration. « Nous ciblons ces profils via des réseaux spécifiques. Pour eux, la dimension sociale du métier résonne fort, même s’ils doivent parfois convaincre un entourage qui les imaginait ingénieurs, pas enseignants. L’image du métier joue un rôle central. »

    Mais ces enseignants sont-ils opérationnels après une formation accélérée ? Caroline de Cartier nuance : « Un sur quatre a déjà un diplôme d’enseignement, mais souhaite un accompagnement de terrain. D’autres veulent tester le métier avant de s’engager dans une formation plus longue. Après deux ans, 85 % décrochent un diplôme d’enseignant. Nous ne remplaçons pas la formation classique, nous la complétons. Nos modules vont droit au concret : comment donner envie de faire des maths à des élèves qui n’en voient pas l’intérêt, par exemple. »

    Liesbeth Hens : « Un enseignant par classe n’est plus forcément la solution évidente. »

  11. Repenser l’organisation de l’école ?

  12. Faut-il accepter qu’il n’y ait pas de raccourci pour résorber la pénurie ? Quelles pistes pour transformer durablement la donne ?

Liesbeth Hens avance : « Un enseignant par classe n’est peut-être plus la voie à suivre. Il faut explorer le co-enseignement, le travail en équipe, l’organisation intelligente de l’école, l’auto-apprentissage, le soutien technologique… Aujourd’hui, on raisonne en heures d’enseignement par classe, mais demain, on pourrait construire des équipes où chacun s’investit différemment. »

Geert Kelchtermans renchérit : « La politique RH interne est déterminante. Comment fidéliser les enseignants en poste ? Quel est le secret d’une équipe soudée ? C’est le rôle du chef d’établissement : renforcer la cohésion, partager l’expertise, veiller à ce que personne ne s’épuise. »

Liesbeth Hens insiste : « Enseignants et directeurs ont un rôle à jouer : repenser l’organisation de la classe, anticiper les besoins de remplacement, construire des équipes accueillantes pour les débutants. C’est dans l’inventivité du collectif que se joue l’avenir. »

Le défi est colossal, mais la partie n’est pas finie. La table de la salle des professeurs attend encore des idées neuves et des énergies prêtes à s’engager.

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